Les responsables politiques enchaînent les réactions suite à la diffusion, par une chaîne américiane, d’images montrant une « vente aux enchères » d’être humains en libye. Le phénomène est pourtant loin d’être nouveau. Et tout le monde savait. Comme pour Aylan, Kurde de 3 ans photographié mort sur une plage turque en septembre 2015, les images de CNN, montrant ce qui ressemble à une vente aux enchères de migrants en Libye, ont fait le tour du monde. Comme pour Aylan, tout le monde savait, mais peu a été fait jusqu’ici. Comme pour Aylan, les réactions s’enchaînent, promettant des mesures. Mercredi, Emmanuel Macron a dénoncé des « crimes contre l’humanité » : « La dénonciation par la France est sans appel. » Paris a demandé une réunion « expresse » du Conseil de sécurité des Nations unies pour évoquer le sujet. Le même jour, le Rwanda a proposé, par l’intermédiaire de sa ministre des Affaires étrangères, d’accueillir 30 000 migrants prisonniers en Libye. Avant eux, le secrétaire général de l’ONU, Antonio Guterres, s’était déclaré « horrifié ». Le Niger, dont un certain nombre de citoyens se trouvent justement en Libye, a demandé un débat sur l’esclavage en Libye au prochain sommet Union Européenne-Union Africaine qui doit avoir lieu à la fin du mois. Le Gouvernement d’Union nationale, reconnu par la communauté internationale et qui contrôle les territoires où ont lieu la plupart des « ventes » selon CNN, a quant à lui annoncé l’ouverture d’une enquête. Devant l’assemblée nationale, mercredi, Jean-Yves Le Drian a signalé que les autorités libyennes avaient « plusieurs fois (été) alertées. » Le ministre des affaires étrangères, a exigé que celle-ci soit rapide sous peine d’ « engager une procédure internationale de sanction ».

Une phrase qui agacent les libyens, qui montrent, depuis la diffusion du reportage mi novembre, leur solidarité avec les migrants en publiant sur les réseaux sociaux des selfis avec des migrants subsahariens. Jalel Harchaoui, chercheur spécialisé sur la Libye à l’université Paris 8, a très bien résumé, pour RFI, ce que ressent la population : « On s’en prend à Tripoli qui est, peut-être, le gouvernement le plus faible des trois qui existent aujourd’hui en Libye (depuis 2014, la territoire libyen

est morcelé par différentes autorités politiques et militaires, ndlr). Il y a un côté paradoxal : si ce gouvernement-là pouvait garantir de bonnes conditions pour les migrants, il pourrait faire la même chose pour les citoyens libyens, et on sait tous que ce n’est pas le cas. » Autre paradoxe : ces réactions en chaîne alors que l’esclavagisme en Libye existe depuis longtemps et sous différentes formes. Pour le site Infomigrants, le journaliste Léonard Vincent rappelle : « Ceux qui ont un peu de mémoire se souviennent par exemple des centaines de migrants africains enfermés dans les prisons de Kadhafi et qui rachetaient leur liberté en travaillant pour leurs gardiens. » En 2013, Le Figaro avait rencontré John, un Nigérien, qui se postait à un grand carrefour de Tripoli pour chercher du travail à la journée. « Ici, on nous traite comme des esclaves. Parfois, sur les chantiers, ils nous battent. D’autres, en fin de journée, refusent de nous payer », expliquait-il déjà. Deux ans plus tard, le directeur d’un centre de détention officiel, à l’ouest de la capitale, nous détaillait sans complexe comment il évitait la « surpopulation »: « Des patrons, des entreprises viennent chercher des employés qui ont été arrêtés. On les libère après la signature d’un papier. » La méthode est généralisée et, au passage, les gardes touchent une commission. Enfin, en avril dernier, l’Organisation internationale pour les migrations (OIM) publiait un rapport titré : « L’OIM découvre des « marchés aux esclaves qui mettent en péril la vie des migrants en Afrique du Nord. » » Le document cite notamment un employé de l’organisation au Niger qui évoque des témoignages de migrants de retour de Libye : « Ils ont tous confirmé le risque d’être vendu comme esclave sur des places ou dans des garages à Sebha (sud libyen, ndlr), soit par leur chauffeur, soit par des locaux. » Selon le gouvernement français, entre 800 000 et un million de migrants, principalement d’origine subsaharienne, se trouvent de façon illégale en Libye. Si le phénomène est particulièrement ancien, les flux vers l’Europe ont très largement augmenté en 2015, suite à la crise de l’été 2014 qui a mené à une division de facto du pays. En à peine 3 ans, près de 450 000 migrants sont ainsi entrés en Italie, la plupart étant parti de Libye. Les mesures, prises, elles semblent minimes. L’Union européenne

organise, depuis quelques mois, des formations des gardes-cotes libyens qui ont permis, entre autres, de faire chuter le nombre d’arrivée en Italie cette année. Une coopération jugée « inhumaine » par Zeid Ra’ad Al Hussein, Haut-Commissaire de l’Onu aux droits de l’homme : les quelque 20 000 migrants interceptés en mer cette année ont été ramenés en Libye sans solution pérenne. Si l’OIM a largement accéléré les retours volontaires -passant de 2775 en 2016 à plus de 11 000 entre janvier et novembre 2017-, c’est loin d’être suffisant. Des responsables libyens accusent d’ailleurs les pays d’origine des migrants de ne faire aucun effort dans le cadre de ces procédures de rapatriement. Au printemps dernier, des Maroccains ont, par exemple, attendu plus de 4 mois l’autorisation de Rabat pour rentrer chez eux. La situation est encore plus compliquée pour les personnes qui pourraient prétendre au statut de réfugié, non reconnu en Libye. La plupart de celles-ci restent bloquées, sans issue. Ce n’est que le 13 novembre dernier que l’Onu a, pour la première fois, exfiltré des réfugiés originaires de la corne de l’Afrique. Ils étaient au nombre de 25. Ils pourraient être accueillis en France. Paris a annoncé en octobre l’ouverture d’un corridor humanitaire avec l’Afrique qui devrait bénéficier à 3000 migrants avant fin 2019.
 Un chiffre bien loin de répondre aux besoins du terrain. Les images de CNN seront-elles suivis d’action ou tomberont-elles dans l’oublie comme la photo du petit Aylan ?

Maryline Dumas @Maryline_Dumas

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